La souveraineté technologique, un slogan sans mathématiciens
An IACE report warns of a dramatic decline in mathematics education in Tunisia, threatening the country's future capacity in AI, cybersecurity, finance quantitative and other math-dependent technologies. The study calls for restoring teacher recruitment, rebalancing territorial education offerings and incentives to retain mathematical talent.

Un rapport de l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprise (IACE) alerte sur l’effondrement de la filière mathématiques en Tunisie, mettant en péril les ambitions nationales d’intelligence artificielle, d’industrie numérique et de « souveraineté technologique ». Le document met en exergue une chute de la proportion de candidats au Baccalauréat en section Mathématiques, passée de 18 % sur la période 2001-2005 à 6 % sur 2021-2025, ainsi qu’une détérioration alarmante des compétences de base : lors de la session 2025, 81,2 % des élèves de 6ème parmi l’élite ayant passé le concours d’entrée aux collèges pilotes n’ont pas obtenu la moyenne en mathématiques et 15,6 % ont obtenu zéro.
« Une division par trois en vingt ans », qualifie le rapport, qui parle sans détour de « chute libre » et pointe également un basculement des choix éducatifs : la section Économie & Gestion est passée de 20 % à 33 % des bacheliers, devenant la première filière du pays.
Le rapport relie ces tendances à des conséquences économiques mesurables. Des simulations de la Banque mondiale reprises dans l’étude estiment que hisser la qualité de l’éducation tunisienne aux standards internationaux représenterait environ 1,4 point de croissance du PIB supplémentaire par an. Dans un contexte où la Tunisie peine à arracher deux points de croissance et s’endette à plus de 80 % de son PIB pour financer son fonctionnement, l’IACE met en garde : « le capital humain est un actif, et cet actif se déprécie en silence, année après année ».
Un effritement des capacités dès la base et des disparités territoriales marquées
Le rapport documente une fracture territoriale nette : l’accès à la section Mathématiques dépend souvent de son existence dans le lycée de proximité. Dans plusieurs gouvernorats de l’intérieur, la filière est absente de la majorité des établissements. À Kasserine, neuf délégations sur treize n’offrent aucune section Mathématiques ; à Sidi Bouzid, huit sur quatorze ; à Kairouan, sept sur treize. L’IACE souligne que des élèves doués renoncent non par choix mais parce que la filière « n’existe pas là où ils vivent ».
Sur la dimension structurelle, l’étude met en cause le tarissement du vivier enseignant : la suppression progressive de mécanismes de recrutement, notamment le CAPES, a « asséché les filières universitaires de mathématiques ». Les meilleurs profils, lorsqu’ils existent, sont attirés par des secteurs jugés plus rémunérateurs, tandis que ceux qui restent entrent souvent dans l’enseignement « par défaut, par le jeu des scores d’orientation plutôt que par vocation ». Le rapport insiste sur la boucle vicieuse : moins d’enseignants qualifiés, moins d’élèves motivés, moins de mathématiciens formés pour l’avenir.
Conséquences stratégiques et perspectives
- Domaines en risque : algorithmique, cryptographie, simulation numérique, finance quantitative, cybersécurité, intelligence artificielle — disciplines qui reposent sur les mathématiques.
- Horizon temporel : les effets se manifesteront pleinement dans dix à quinze ans, lorsque manqueront ingénieurs, chercheurs et data scientists.
- Appel implicite : restaurer les filières et le recrutement enseignant pour reconstituer le « socle » mathématique nécessaire à la souveraineté technologique.
L’IACE, think tank patronal, pose un avertissement rare venu du monde de l’emploi : la souveraineté technologique ne se décrète pas seulement dans des stratégies nationales ou des lois d’orientation, « elle se construit dans une salle de classe de 6ème ». Le défi pour les décideurs est désormais de traduire ce constat en mesures concrètes — rétablissement des parcours de recrutement des enseignants, réorganisation de l’offre territoriale et politiques incitatives pour attirer et retenir les talents en mathématiques — sous peine de voir la réputation d’excellence mathématique longtemps associée à la Tunisie se dilapider.
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